En Thérapie (Arte), vu par une professionnelle de la psychothérapie

A l’occasion de la diffusion de la série En Thérapie sur Arte, nous avons choisi d’interviewer une psychologue pour qu’elle nous donne son point de vue professionnel sur la série.
(Sabine Bouyrie © Morgane Dubo – Les Créations de Dudu)

Pour la première interview d’AlloSérie, c’est à Sabine Bouyrie, psychologue, que j’ai donné rendez-vous.
À l’occasion de la sortie d’En Thérapie, j’ai beaucoup discuté avec elle de la série. Je lui ai donc proposé une interview pour avoir son avis de professionnelle de la psychologie et qu’elle nous en dise plus sur sa profession. Elle a accepté et je la remercie très chaleureusement pour ce moment très instructif et pour son professionnalisme.

Sabine, peux-tu te présenter en quelques mots pour nos lecteurs ?

Je suis psychologue à la base en psychogérontologie. Récemment, je me suis ouverte à d’autres sujets notamment le psychotraumatisme. Le psychotraumatisme représente les conséquences psychologiques d’un traumatisme sur une personne. Je travaille maintenant dans l’aide aux victimes.

Comment as-tu entendu parler de la série « En Thérapie » ?

La première fois que j’ai entendu parler d’En Thérapie c’est lorsque ma collègue psychologue m’a identifiée sur une publication d’Arte sur Facebook. La publication était en fait le trailer d’En Thérapie. Puis l’information a ensuite été relayée sur les réseaux sociaux. J’attendais vraiment cette série.

(En Thérapie © Arte – Les Films du Poisson)

Pourquoi tu l’attendais ?

En tant que psychologue, une série qui parle de psychothérapie c’est intéressant et rare. J’attendais de savoir quelle image la série allait donner du métier en psychologue.

Qu’est ce que tu as pensé d’En Thérapie pendant ton visionnage ?

Je suis partagée à ce sujet. Je trouve que les acteurs jouent très bien dans la série. Il y a des choses qui sont très ressemblantes à ce qui peut se passer dans la réalité. Cela dépoussière l’image et permet de dédramatiser ce qui se passe en psychothérapie. Mais d’un autre côté, certaines choses sont assez caricaturées. Je trouve que c’est très romancé, que ce soit du côté du psychanalyste ou du patient, ce n’est pas très représentatif de la réalité.

Alors justement, y a-t-il un décalage entre la réalité et ce qu’il se passe dans En Thérapie ?

Au niveau des patients, dans la série, il se passe trop de choses durant les séances : il y a beaucoup de questions-réponses en une seule fois. Le travail va très vite. D’une semaine sur l’autre ils évoluent rapidement alors que ce n’est pas le cas dans la réalité, cela nécessite plus de temps.
J’ai également remarqué que le thérapeute n’oriente pas vers d’autres professionnels que lui. Par exemple lorsque le couple vient le consulter au sujet d’avorter ou non de leur bébé, il aurait pu conseiller le planning familial qui me semble plus spécialisé sur le sujet.
En ce qui concerne le personnage de Camille également, je trouve que le côté du consentement n’est pas assez travaillé. Notamment par rapport à sa relation avec son coach. La série ne parle pas assez de l’emprise que peut avoir un coach, surtout dans le milieu sportif où les langues se délient peu à peu concernant les agressions et les abus subis. Il aurait pu se poser la question de contacter la protection de l’enfance concernant le cas de Camille, qui pourrait proposer des conseils vraiment adaptés à la situation puisque Camille est mineure.
C’est également le cas pour Ariane, il ne creuse pas son consentement. Elle raconte qu’elle croise un infirmier de bloc avec qui elle a envie de coucher, mais que, finalement, alors qu’ils s’apprêtent à passer à l’acte, elle a changé d’avis et ne souhaite plus avoir de rapport sexuel avec lui. Pourtant elle finit quand même par le faire…

On peut également parler d’Adel : le psychanalyste ne traite pas du syndrome de stress post traumatique dont il souffre. À ce propos d’ailleurs, un des symptômes du psychotraumatisme est que la notion du temps est différente pour le patient. Les dates et le rapport au temps deviennent flous. Dans la série, il se trompe de jour pour venir en séance. Cela aurait donc pu être interprété de cette manière-là également…

Concernant le thérapeute, dans la série, il s’implique trop, il implique trop de lui-même. Il n’a pas la distance que l’on doit avoir. Dans les sujets, tout n’est pas vrai. Dans le 1er épisode, le concept de transfert et contre transfert est un peu trop tiré par les cheveux. C’est trop évident, trop fort et mal géré par le psychanalyste. C’est d’ailleurs très prévisible dès les premières minutes.

(Ariane et Philippe, un thérapeute trop impliqué © Arte – Les Films du Poisson)

Dans En Thérapie, Philippe Dayan est psychanalyste, toi tu es psychologue. Est-ce que tu peux nous expliquer à nous les néophytes, quelle est la différence entre psychologue, psychiatre et psychanalyste ?

Le psychologue est une personne qui a fait cinq ans d’études à l’université, qui a une licence et un master de psychologie ainsi que les stages qui vont avec. Le diplôme de psychologue est reconnu par l’état et protégé. Ce n’est pas un médecin donc il ne peut pas prescrire de médicaments. De plus, pour cette même raison, le psychologue ne peut pas officialiser de diagnostic, il peut seulement émettre des hypothèses.

Le psychiatre, lui, est un médecin. Il a fait des études de médecine puis s’est spécialisé en psychiatrie. Il peut aussi, en complément, se former à la psychothérapie. Il est en mesure de poser des diagnostics et d’ordonner des médicaments, une hospitalisation d’urgence ou la contention (c’est-à-dire quand une personne est attachée).

Enfin, le psychanalyste est quelqu’un qui pratique la psychanalyse. C’est un courant de pensée en psychothérapie. Le psychanalyste doit être rattaché à une école de psychanalyse et doit avoir suivi une psychanalyse pendant plusieurs années. Ce n’est pas un diplôme protégé. Tout le monde peut devenir psychanalyste à condition de remplir les conditions que je viens d’énoncer. Un psychologue et un psychiatre peuvent être également psychanalystes.

(Philippe Dayan © Arte – Les Films du Poisson)

Pour revenir davantage à la série En Thérapie, j’avais remarqué dans mon article où je donne mes impressions sur la série le fait que le psychanalyste ne prenne pas de notes. Est-ce que cela ressemble à la pratique dans la réalité ?

Chaque thérapeute a sa manière de faire mais j’ai du mal à concevoir de ne pas prendre de notes. Ça m’arrive de ne pas prendre de notes pendant la séance mais de les prendre après. Sauf que lui, il n’en prend jamais donc je me demande comment il s’y retrouve s’il a beaucoup de patients.
Dans le cadre de mon travail, on émet des hypothèses quand la personne parle, je note donc les choses à travailler, ainsi que les mots clés que les personnes disent. Surtout dans ma pratique avec le psychotraumatisme.

Si l’on s’attache particulièrement aux séances et à la pratique de Philippe Dayan dans la série, est-ce que cela se rapproche de ce qui se passe en vrai ?

Oui et non. Comme je l’ai dit plus tôt, chaque thérapeute a sa manière de procéder. Il y a des choses ressemblantes : on laisse la personne parler, on lui fait remarquer des tics de langages, des mots employés, on émet des hypothèses, ce qu’il fait. Mais il y a également des choses qui ne sont pas ressemblantes : il interprète énormément, voire surinterprète. Il parle beaucoup de sa vie, ce sont des choses qu’on ne fait pas en thérapie. Son investissement ne colle pas trop avec la réalité. Je prendrais l’exemple du moment où il prête les vêtements de sa fille à Camille par exemple. Cela témoigne de son trop plein d’investissement.

Autre chose, il prescrit des anxiolytiques à Adel sur un bout de table, cette scène là m’a beaucoup interpelée. Déjà, parce que le Docteur Dayan se présente comme psychanalyste et non psychiatre, ainsi s’il n’est pas psychiatre, il ne peut pas être en mesure de prescrire des médicaments. Philippe Dayan est-il psychanalyste ou psychiatre ou les deux ? Cela ne colle pas à la réalité. Ensuite, lorsqu’un médecin ordonne des médicaments, cela ne se fait jamais sur un coin de table en trente secondes. Il prend le temps de s’asseoir avec le patient, de lui expliquer pourquoi il lui conseille de prendre tel médicament et lui en décrit également les effets. C’est une erreur un peu grossière de la série, à mon sens.

(Philippe et Adel © Arte – Les Films du Poisson)

On a remarqué qu’à de nombreuses reprises dans la série les patients partaient en étant en colère et en claquant la porte, est-ce que ce sont des comportements qui arrivent souvent en séance ?

C’est extrêmement rare. Les patients dans la série sont peu réalistes en cela. Il n’y a pas ce rapport de : je demande de l’aide, je sais que ça ne va pas, je demande à aller mieux. En association, il est vrai que l’on peut voir le psychologue comme un passage obligatoire, la personne n’a rien demandé mais le psy vient la voir. En libéral, on choisit d’aller voir quelqu’un, on choisit qui on veut voir et on n’est pas obligé d’aller au rendez-vous. Dans la série, les patients ne sont pas dans la même optique, ils sont plus dans la confrontation, à se demander ce qu’ils font là. Je ne dis pas que ça n’arrive pas dans la vraie vie mais que c’est extrêmement rare.

La série aborde le côté du psychanalyste et on voit sa gestion des patients. Pour cela, il va voir Esther qui est son ancien contrôleur. Peux-tu nous parler de la nécessité pour un professionnel de la psychologie d’avoir un contrôleur ?

Personnellement je ne parle pas de contrôleur. Le contrôleur, c’est vraiment propre à la psychanalyse. Dans ma pratique on parle de supervision. C’est extrêmement utile, nécessaire surtout en libéral car on est seul face au patient. Cela permet de prendre du recul sur les situations, de prendre conscience de notre engagement justement pour éviter ce qu’il se passe dans la série : tomber amoureux d’un patient ou éviter de transférer nos émotions et nos histoires sur nos patients. Parfois, c’est aussi permettre de débloquer une situation avec un nouveau point de vue et de se décharger de tout ce qu’on peut entendre dans la journée.

Justement, parle-nous davantage de ta profession à toi.

Je travaille dans une association avec des juristes et avec des assistantes sociales. On accueille les victimes qu’elles aient porté plainte, qu’elles soient en train de porter plainte ou qu’elles ne l’aient pas fait. C’est essentiellement des victimes de violences conjugales, de viol, d’inceste, d’agression, voire de tentative de meurtre. Mais on reçoit aussi des victimes indirectes, les familles de victimes. Je les accueille pour les écouter et pour leur expliquer leur réaction par rapport au traumatisme. Cela leur permet d’avoir du recul sur leur réaction, de déculpabiliser par rapport à cela. Puis ensuite, je les aide à faire un travail de reconstruction par rapport à leur traumatisme, afin qu’elles arrivent à mieux vivre leur vie.

Dans la série, le contexte est les attentats du 13 novembre 2015 ; ici, en ce moment, nous sommes en pleine crise d’urgence sanitaire, le moral des français et de la population mondiale est au plus bas. Penses-tu que le recours à une thérapie peut aider par les temps qui courent ? Qu’est ce que tu pourrais conseiller aux gens ?

Effectivement je pense que la thérapie peut aider les personnes. Et d’ailleurs, on en parle de plus en plus durant cette période : se faire aider par les psychologues et la psychothérapie peut être nécessaire. On voit beaucoup le mal-être des personnes qui s’intensifie dans de nombreuses situations : les étudiants, les personnes qui ont perdu leur travail, les familles des victimes du covid, les femmes confinées avec leur mari violent. La psychothérapie aide. Il y a beaucoup d’associations qui permettent d’avoir accès à des psychologues gratuitement et sinon on peut commencer par en parler à son médecin puis ensuite consulter un psychiatre.

Il ne faut pas hésiter à se faire aider et à faire appel à un psychologue. Les psychothérapies ne sont pas remboursées mais parfois c’est le meilleur investissement qu’on puisse faire dans une vie. D’ailleurs la psychothérapie ne dure pas forcément pendant 10 ans, certaines durent beaucoup moins longtemps.

Suivant la problématique, des associations dans lesquelles on retrouve des psychologues existent : Fédération Addiction et SOS Addictions pour les addictions. Pour les victimes, il y a également France Victimes. On peut aussi retrouver des psychologues parfois au planning familial. Des associations plus générales peuvent également servir de soutien comme la Croix Rouge Française.
Enfin, on peut aussi se rendre dans un service hospitalier : le CMP (centre médico psychologique) avec psychologue et psychiatre à disposition et cela a l’avantage d’être pris en charge.

Enfin, as-tu quelque chose que tu aimerais ajouter pour conclure cette interview ?

Je suis contente que cette série existe même si elle a des défauts. Cela ouvre la discussion autour de la psychothérapie. Cela permet d’ouvrir le débat sur un sujet que l’on n’évoque que très peu et de dédramatiser la psychothérapie. Mais il faut garder en tête qu’En Thérapie reste une fiction et est destinée à être vue par un public, donc elle est très romancée. Cela reste une série et tout ne se passe pas véritablement comme ça dans la réalité de la psychothérapie.

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